Pour ce dixième Top 5, le dilemme est toujours le même : comment choisir parmi la soixantaine de récits de voyage à vélo parus dans l’année, sachant que tous n’ont pas été lus, que certains l’ont été trop tardivement pour être présentés dans cette sélection et surtout que se limiter à cinq tient d’un choix forcément subjectif qu’il faut assumer, au risque de laisser sur le bord de la route de potentiels classiques en devenir ?
André Gide disait que choisir, c’était renoncer, acceptons donc ce renoncement et laissons-nous partir à la rencontre de ces voyageurs à bicyclette, femmes, hommes, familles, qui prennent le temps de partager leurs joies, peines, petits et grands malheurs, petits et grands bonheurs, exprimant avant tout leur amour du voyage à vélo et des rencontres qu’il favorise.
Jean-Yves Mounier
Bekir Aysan
Méfie-toi de tes rêves…
262 pages, 20 €, Mediapop
Méfie-toi du titre car parfois, il peut se montrer trompeur. Une première lecture un peu trop rapide de la couverture pourrait laisser penser que l’auteur exprime des regrets suite à son périple entre Mulhouse et Istanbul mais la plongée passionnante dans ce récit montre bien au contraire combien l’aventure vers ses origines et l’espoir, plus proche à chaque coup de pédales, de revoir sa maman vont de rêves se transformer en réalité et en bonheur de chaque instant.
Dans un style très personnel, teinté d’un humour discret et d’une délicate sensibilité qui faciliteront tout au long de ces 3 500 km en compagnie de son « cheval de trait bleu » rencontres et quête de soi, interrogations existentielles et préoccupations journalières, l’ensemble teinté d’une belle réflexion sur sa propre nature, façonnée par l’Histoire, la famille, la vie qui ne fait pas toujours de cadeaux. Pour conclure que : « Ce n’était pas une arrivée. C’était un retour. Et c’est là, entre deux battements de cœur que j’ai compris : je n’ai pas fait le tour du monde. J’ai simplement pris le temps de traverser le mien. »


Damien Calvet et Matthieu Marlin
Sunriders
304 pages, 28 €, Larousse
Pour les deux jeunes amis, « il n’est jamais trop tôt pour vivre ses rêves ! » Ils se donnent un an pour partir à l’aventure entre Nice et Singapour, ville dans laquelle ils avaient fait connaissance lors d’un stage en entreprise. Sans expérience particulière du voyage à vélo mais persuadés qu’il « est le passeport de l’explorateur de l’ordinaire, des chemins de traverse et des rencontres inattendues », ils vont sillonner le monde en toute simplicité, s’adaptant à des conditions parfois difficiles, arrivée de l’hiver, chocs culturels, défis physiques mais surtout magie des rencontres et découverte de l’inconnu.
Trois cent soixante-cinq jours après leur départ, Damien et Matthieu entrent dans la « ville jardin », un an encore leur sera nécessaire pour rédiger ce livre, ce beau livre, très richement illustré et bénéficiant d’une belle maquette, alternance de photos souvent pleine page et courts textes restituant bien l’état d’esprit de ces Sunriders fort attachants.
Isabelle Catel
Sixclo
276 pages, 19 €, Unayok Éditions
Deux des cinq récits mis ici en avant racontent des voyages en famille, une des tendances fortes de ces dernières années, les maman et papa aventuriers n’hésitant plus à emmener avec eux leur progéniture pour une découverte exceptionnelle et éducative du vaste monde. Nicolas et Isabelle, les parents, Raphaëlle , Agathe, Jules et Margot, les enfants… composent la « team Catel », astucieusement surnommée Sixclo. Si la maman prend le plus souvent la parole dans ce premier tome à travers les Amériques, nous narrant avec beaucoup de sincérité et de « maternalisme » la vie quotidienne d’un si étrange convoi, elle sait aussi laisser la parole aux autres protagonistes de l’aventure, papa et enfants, qui, à travers de petits billets empreints de sincérité et de spontanéité, apportent fraîcheur et authenticité à la narration.
Les interrogations sont nombreuses lors de si longues semaines passées en dehors des normes habituelles de confort, d’enseignement, d’alimentation, et trouvent ici des réponses de bon sens et surtout dictées par l’expérience ; le tome 2 paru en fin d’année 2025 viendra sans nul doute renforcer le plaisir de voyager avec les Sixclo !


Alizée Conraud
C’est encore loin ?
354 pages, 20 €, Autoédition
Quiconque évoque le voyage à vélo en famille pense immédiatement à la référence absolue dans le domaine, Françoise et Claude Hervé qui ont parcouru le monde pendant quatorze ans et sont revenus avec Manon née pendant cette période, périple hors normes qui a fait l’objet d’un livre figurant parmi les grands classiques du genre. (Le tour du monde à vélo, 1995, Le cherche midi éditeur). Premier plaisir donc dans ce récit de retrouver François et Claude à travers une préface rétrospective de leur tour du monde.
Jérôme et Alizée, eux, partent déjà à trois, Ariane fait partie de l’aventure dans sa carriole, mais reviendront avec un nouveau passager, Hermès, qui, dès l’âge de trois ans, demandera à sa maman attendrie : « C’est encore loin ? ». Conclusion d’une expérience vécue avec intensité et lucidité, racontée avec une grande tendresse et beaucoup d’optimisme, en pleine période de confinement, au son du Rimini des Wampas, référence qui ne pouvait que me séduire…
Bertrand Pollet
Les roues de la renaissance
318 pages, 23,50 €, Vérone Éditions
Depuis quelques années, une autre tendance forte, outre le voyage familial, se dessine dans les publications qui font l’objet de ce Top 5, le voyage à but humanitaire, pour faire connaître une cause, la financer ou simplement en témoigner. Chevauchant Raymond, son vieux vélo jaune canari en acier, ainsi baptisé en hommage à son grand-père, Bertrand s’en va de Norvège vers l’Espagne, sur l’EV 3, la véloroute des pèlerins, pour confronter ses connaissances sur le don de cellules souches – plutôt désigné par don de moelle osseuse dans nos contrées – et essayer de faire avancer la vision sur cet acte militant, généreux et désintéressé.
Intimement confronté à l’importance de tels dons, sa femme est récemment décédée d’une leucémie, il se fait porte-parole de l’association EuroVero et va inlassablement aller à la rencontre des autres structures porteuses du même projet, expliquer, solliciter, argumenter pour faire de ce combat un acte fort de résilience et lui permettre d’aller de l’avant, malgré la douleur de la perte, en rapportant de cette quête un récit de renaissance d’une rare intensité.
