Le Randonneur

Les premiers récits cyclistes : L’inévitable épopée

Par Paul Fabre

La nouveauté engendre souvent l’enthousiasme, et l’enthousiasme façonne vite l’expression. C’est sans doute pour cela que les récits des débuts d’une pratique, quelle qu’elle soit, prennent aisément des accents épiques ; des premiers comptes rendus des courses cyclistes aux premières relations de voyages à bicyclette, le vélo n’échappe pas à cette tendance, à cette constante : le glissement vers l’épopée. Au demeurant, on remarquera que l’exploit sportif, fût-il hors du domaine du cyclisme, se prête facilement au chant épique : il suffit, pour s’en assurer, d’écouter le ton enflammé des commentateurs et leur lexique de l’hyperbole (on résumera cela par le désormais célèbre gooooaaaal ! des reporters brésiliens du football). Ainsi le ton de l’épopée est-il naturellement le ton que prennent souvent les auteurs de voyages bien réels : par là, ce réel se transforme vite en légende, la légende qui est en fait le roman épique du vrai ; et si on exprime la vérité en roman, c’est pour la marquer avec force, pour mieux la revivre, pour la rendre plus sensible : on oublie facilement une anecdote, on n’oublie pas une épopée !

Je prends le mot épopée dans son acception traditionnelle et simplifiée : un récit où le merveilleux se mêle au vrai, où la légende se mêle à l’histoire, et dont le but est de célébrer un héros ou le groupe fondateur d’un peuple ; et, plus familièrement : un récit qui relate des événements réels de façon à les sublimer par les moyens divers qu’offre l’expression. C’est ce que font les premiers récits cyclistes, parmi lesquels les trois que j’ai choisis pour illustrer mon propos.

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Considérons d’abord les titres des trois ouvrages retenus.

Alcide Bouzigues, Du 25 juillet au 2 août 1891. Voyage fantastique en bicyclette de Paris à Lannemezan (Paris, chez l’auteur, 1896 ; réédition Saint-Germain-des-Prés, Artisans – Voyageurs, 2009 ; préface d’Henri Bosc) ; Édouard de Perrodil, Vélo ! Toro ! Paris-Madrid à bicyclette 1893 (Paris, Flammarion, 1894 ; réédition Toulouse, Le Pas d’oiseau, 2006 ; présentation de Nicolas Martin ; illustrations originales d’Henri Farman) ; Docteur Ruffier, Voyage à bicyclette. De Paris à la Méditerranée par le Jura et les Alpes (Paris, éditions Physis, 1928).

On remarquera que malgré la simplicité du mot voyage qui se trouve dans deux des trois titres, l’accent vers l’épopée est exprimé ou, du moins, suggéré. Alcide Bouzigues annonce clairement la couleur avec l’adjectif fantastique : « fabuleux, mythique, surnaturel », si l’on en croit les dictionnaires ; l’énonciation temporelle (du 25 juillet au 2 août) fonctionne comme un soulignement de l’exploit. Édouard de Perrodil, de son côté, joue sur l’exotisme et l’exclamation, sur le lien entre Espagne et corrida : Vélo ! Toro ! Le docteur Ruffier paraît plus objectif, moins épique, mais il n’en souligne pas moins le caractère remarquable du voyage par l’ajout d’une précision géographique : où les deux titres précédents se contentaient de donner les points de départ et d’arrivée (Paris à Lannemezan, Paris-Madrid), celui de Ruffier apporte sa note d’exception par l’affirmation d’un itinéraire qui n’est pas forcément le plus court ni le plus facile : par le Jura et les Alpes.

Ainsi les titres donnent-ils le ton. Ce sont des marqueurs initiaux, des signaux qui annoncent la couleur du récit à venir (ils font penser au fameux click de Léo Spitzer, cet élément formel d’un texte vers lequel tout le texte convergerait nécessairement). Bien entendu, cette couleur du récit va différer d’un auteur à l’autre. Ces auteurs sont (et ont) des personnalités différentes, ils ont des professions distinctes : de Perrodil est journaliste, Bouzigues est pharmacien, Ruffier est médecin. Bien qu’ils partent tous les trois de Paris, leurs parcours sont différents, et celui de Ruffier est effectué trente-cinq ans après le premier. Bouzigues et Ruffier sont des solitaires, de Perrodil est accompagné de Farman et il sera soutenu tout au long de son raid par de nombreux compagnons ; les deux premiers roulent presque en cachette, alors que le troisième est annoncé par la presse et reçu officiellement ici et là : il est vu, avec ses compagnons, comme « los que vienen de París » ou encore comme « les diables qui viennent de Paris ».

Ces différences se feront jour dans le récit. Bouzigues accordera une grande place aux évocations poétiques et aux descriptions de la nature ; Ruffier prend le visage d’un militant qui en veut aux aubergistes, aux syndicats d’initiative, au tourisme mal compris. De Perrodil ne pense guère qu’à la route en elle-même et sous toutes les formes qu’elle peut prendre ; sa phrase est rapide, il accorde beaucoup de place aux dialogues. Au contraire, la phrase de Bouzigues est ample, souvent poétique ; celle de Ruffier est plus prosaïque, elle se penche sur des problèmes d’écologie (le barrage sur l’Agly, les devoirs du progrès : « Une usine doit des compensations à la région qu’elle enlaidit », p. 96), sur des questions de restauration (les mets frelatés, dont il est souvent question !), de technique vélocipédique (les développements, la cadence de pédalage).

Alcide Bouzigues, Du 25 juillet au 2 août 1891. Voyage fantastique en bicyclette de Paris à Lannemezan
Alcide Bouzigues, Voyage fantastique en bicyclette de Paris à Lannemezan

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Différences donc. Mais une constance évidente, la sublimation de l’effort, la sublimation du lexique. C’est que le vélo, outre sa nouveauté du moment, appelle l’épopée par certains autres caractères :

1) Comme le chevalier, le cycliste a une monture (à laquelle on donne quelquefois un nom : Gladiator, par exemple, pour de Perrodil) ; comme lui, il accomplit des exploits ; comme lui, il a l’esprit d’aventure.

2) Comme le héros épique, le cycliste accomplit une geste fondatrice : il s’agit d’un voyage, mais d’un voyage fondateur d’une pratique pour laquelle on milite par l’exemple.

3) Comme le héros, le cycliste est seul (une personne ou un couple) ; il est seul en face des éléments contraires, en face des forces aveugles de la nature, seul aussi devant la distance (de Perrodil et Farman accomplissent des étapes de 250 kilomètres : « Il est à remarquer que nous avions à ce moment 225 kilomètres dans les jambes, dont 140 accomplis sous 43 degrés de chaleur. » p. 198).

Dans le domaine du vélo, ce n’est pas l’inconnue historique qui fonde l’épopée (des histoires remontées de la nuit des temps et transmises par la tradition orale), mais le caractère de pionnier : on découvre, on s’étonne, on s’extasie ; et dans cette découverte, dans cet étonnement, dans cette extase se trouve la source naturelle de l’hyperbole, sans laquelle il n’y aurait pas, justement, d’épopée. L’hyperbole, c’est l’élément premier de l’expression épique : l’épopée est une attitude devant le réel, elle est un vécu décalé et exalté, c’est-à-dire une manière extraordinaire de vivre et de revivre le réel, un réel dont on va sublimer la dimension.

Bien entendu, on va d’abord faire appel au lexique : « Ce calvaire franchi… » (Ruffier, p. 15), « ce terrible calvaire » (ibid., p. 99), les « terribles lacets » du Galibier (ibid., p. 100), « exploit athlétique » (ibid., p. 116). Bouzigues, de son côté « vole », « galope », « fend l’air », « va un train d’enfer », « file comme un cerf » ! Et il n’oublie pas d’utiliser le vocabulaire militaire pour parler de la… table de l’auberge, devant laquelle il « bat en retraite » ou à laquelle il livre « un second assaut » ! L’hyperbole est quelquefois soutenue par le rythme de la phrase ; voici un exemple emprunté à de Perrodil (p. 30) : « […] je montrerai à mon cher compagnon Farman, ce champion de tous les vélodromes, cet autre vélodrome gigantesque de quatre cent mille mètres de tour formé dans toute la partie nord du Guadarrama, avec au centre, là-bas, perdue dans la vapeur grisâtre de l’horizon, sous un ciel bleu de Prusse, Madrid, la divine cité » ; à l’appel à l’exotisme lexical (Guadarrama) s’ajoute le rythme phrastique qui recule sans cesse, grâce aux compléments de lieu et aux qualifications, le nom de Madrid, lui-même caractérisé de façon laudative (la divine cité) : l’éloignement géographique se joue ici par le renvoi syntaxique en fin de phrase du nom essentiel, le but à atteindre, Madrid.

Quelquefois, c’est l’anaphore qui soutient le lexique : « Jamais je n’ai livré pareil combat, jamais je n’ai dû ruser autant pour ne pas me laisser abattre par lui [le vent]. Nous nous sommes battus toute la journée. Nous avons été face à face tout le temps » (de Perrodil, p. 51). Ailleurs, c’est le jeu de mots qui joue ce rôle : « [… je] luttais comme un petit diable contre ce grand diable de vent à qui je voulais rendre la monnaie de sa pièce » (ibid., p. 55). Ruffier n’y va pas de main morte non plus en faisant appel au lexique de la mythologie : « Je me trouve quelque chose de Sisyphe ! » (p. 24).

Cette fierté devant ce qu’il a accompli, le héros cycliste la revendique sereinement. Ici, c’est Ruffier (p. 48) qui l’assume par l’affirmation simple des chiffres : « Je suis donc monté, par mes propres moyens, à plus de mille mètres, et venu en trois jours de Paris, qui se trouve là-bas, à plus de six cents kilomètres. Et tout naïvement, je suis content de moi. », ou bien qui la souligne sans retenue : « Je suis donc fort satisfait de moi […] et l’orgueil d’être seul à mettre tant d’héroïsme dans le voyage ! » (p. 31). Là, c’est Bouzigues (p. 144-145) qui se félicite d’avoir résisté au sommeil : « J’ai souffert tout ce qu’un homme peut souffrir pour le combattre » ; ou qui se lance un défi qu’il est sûr de tenir : « J’irai comme je pourrai, mais j’irai tout de même, dussé-je me traîner ! » (p. 99).

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Édouard de Perrodil, Vélo ! Toro ! Paris-Madrid à bicyclette 1893
Édouard de Perrodil, Vélo ! Toro !
Paris-Madrid à bicyclette 1893

Ce lexique de l’exaltation est soutenu par bien d’autres éléments stylistiques. Au regard qu’il porte sur lui-même s’ajoute le regard qu’autrui porte sur le cycliste, et nos trois champions ne manquent pas de rappeler ce que ce regard a de flatteur pour eux : « […] et l’on s’extasia sur mon exploit » proclame fièrement Bouzigues (p. 114-115), qui s’amuse que l’on voie en lui la « bête curieuse qui vient de Paris » (p. 118) et qui rapporte avec délectation les propos admiratifs d’un paysan : « Mâtin, Monsieur, vous êtes le Diable ! » (p. 74) ; il a effectivement l’air d’un vrai diable et il s’en réjouit : « Je devais avoir l’air d’un brigand, couvert que j’étais de poussière et défiguré par la fatigue et les émotions du jour. Il [le paysan] n’était pas habitué à voir des voyageurs de cette sorte montés sur des chevaux pareils » (p. 72). On notera ici que la fierté repose sur l’opposition entre le héros (forcément différent) et son spectateur (forcément naïf), avec un brin de fantastique au passage (le diable, le brigand, etc.).

Même chose chez de Perrodil, pas fâché d’entendre, alors qu’ils s’arrosent d’eau fraîche, lui et ses compagnons, pour résister à la chaleur ardente de la Vieille Castille : « Ces gens sont fous, ils vont mourir ! » (p. 170).

Cette exaltation lexicale s’enrichit de bien des références, littéraires, historiques, mythologiques, sportives. Voyez de Perrodil qui en appelle à Victor Hugo en prenant une pause à la Chateaubriand : « Je devais éprouver sans doute un vague sentiment analogue à celui qui a été exprimé par le poète dans la pièce magistrale intitulée La Tristesse d’Olympio. La splendeur de la nature en cette saison de l’année où tout verdoie dans les campagnes, et à cette heure du jour où le soleil en s’abaissant couronnait de tons dorés les grands arbres et les nuées, formait avec mon triste état moral un contraste qui mettait le comble à mon accablement » (p. 93-94). On soulignera au passage que nos trois cyclistes sont cultivés et qu’ils savent écrire. Au point que Ruffier (p. 38) s’amuse à parodier Victor Hugo dont il a rencontré la statue :

                            Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,

                           Poussé du tracassin qui sur lui batifole,

                           Sale comme un mendiant, mais aussi fier qu’un roi,

                           Un cycliste passait… Ce cycliste, c’est moi !

Quant à Bouzigues, son passage à Tours le conduira à écrire un sonnet à la gloire de Balzac (p.  43) ! Chez nos trois écrivains, les références à Buffon, à Anatole France, à Balzac, à Hugo, à Montaigne se complètent de références à Bonaparte, à Diogène, etc. Quand il découvre enfin la mer, Ruffier (p. 141) le fait par une invocation savante : « Thalassa !… Thalassa !… Du dernier rebord des Alpilles, je l’aperçois enfin, la mer céruléenne ! Étalée entre les pointes du Bec de l’Aigle et de la Madrague, elle s’offre à mes yeux éblouis, en une baie magnifique ». Et devant le triomphe d’un coureur, le voici applaudissant en latin : « Plaudite, cives ! » Et Bouzigues n’est pas en reste (p. 65) : « Ô Tityre ! un vrai Paradis, quoi ! », référence aux Bucoliques de Virgile et à leur berger, pour évoquer un lieu paisible dans lequel les cantonniers « ne se foulent pas la rate » ! (sic)

C’est que la référence sportive sublime le voyage cycliste ; le rappel de la difficulté de la route, le rappel de l’exploit d’un « véloceman » (ainsi disait-on alors…) rehaussent de leur éclat la banalité apparente du pédaleur ! Ruffier, quand il s’apprête à franchir le Galibier, « l’un des cols routiers les plus élevés d’Europe » (p. 96), pense au record de Georget, record qui classe le col parmi ce qu’il appelle « les fastes cyclistes » (p. 97) et fait de lui une œuvre à accomplir : « L’œuvre, c’est le Galibier à franchir. » À franchir sur les traces de Georget, dont l’évocation suffit à situer l’œuvre au degré le plus haut : « Il y a toujours quelque amour-propre qui pousse un cycliste convaincu à essayer ses forces sur un terrain où de si belles prouesses athlétiques furent accomplies. » (ibid., p. 98).

Les références historiques apportent elles aussi, elles surtout peut-être, la dimension épique inévitable. Si certaines sont là pour jouer, d’autres au contraire confèrent au récit une sorte de supplément d’âme par le renvoi à des actes héroïques avérés. De Perrodil s’amuse quand il s’écrie : « Un déjeuner ! Foi de gentilhomme, comme aurait dit notre cher François Ier, voilà qui va nous mettre d’aplomb » (p. 62) ou encore : « Je crie à mon compagnon : Une belle tempête du sud-ouest, eh ! nous n’avons pas fini, par saint Georges, comme aurait dit Charles, le duc de Bourgogne, surnommé le Téméraire » (p. 70) ; mais il ne s’amuse plus quand, au seul nom de la ville de Vittoria, il fait surgir un grave moment d’histoire : « En donnant un dernier salut  à cette ville, je ne puis m’empêcher de penser que six mille Français y répandirent leur sang, durant les guerres du Premier Empire, malgré le vigoureux commandement du général Clauzel, qui réussit d’ailleurs à sauver le reste de l’armée » (p. 155). Ces rappels historiques ne sont pas innocents : ils constituent, en quelque sorte, un soutien logistique à l’épopée cycliste, dans la mesure où ils accompagnent le récit de voyage d’une épopée parallèle avérée.

Aussi ces rappels sont-ils relativement nombreux. Châteaudun suffit pour que Bouzigues (p. 29) exalte la résistance de la ville : « Son héroïque défense pendant la terrible guerre de 1870 me revenait à la mémoire au milieu de ces vallons où la mitraille vomissait ses plus sanglantes horreurs ». Ruffier (p. 60-61), quand il franchit le Rhône en sortant du Jura, mêle histoire, géographie et sport pour exalter la nature épique des Alpes : « Les Alpes, ce n’est ici qu’un nom différent donné aux masses montagneuses, à peu près semblables, entre lesquelles se rue le fleuve. Mais c’est le nom des montagnes les plus illustres de l’univers, des montagnes les plus chargées d’histoire, de poésie, et de sport. […] au cours des siècles, les Alpes furent sillonnées en tous sens par l’ambition et la hardiesse des conquérants ». Le parallèle entre voyage et épopée prend encore une dimension supérieure quand de Perrodil (p. 30) se réfère à la fois à la Chanson de Roland et à l’épopée napoléonienne : « […] et nous croirons entendre la voix du cor aux tintements duquel Roland expira. Nous franchirons, après les provinces basques, toute la Vieille Castille, où Napoléon foudroya les armées espagnoles et portugaises. »

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Lexique, hyperbole, références diverses… À ces éléments, il faut en ajouter d’autres qui, tous, subliment le récit. On sait le rôle que jouent dans l’épopée le merveilleux et la fatalité, le recours aux dieux devant les menaces des hommes et de la nature. Sous des formes diverses, ces composantes sont présentes dans la narration de nos trois voyageurs.

L’épopée, c’est l’aventure ! Et l’aventure, c’est le dénuement : emporter valises, bagages et paquets, c’est, selon Ruffier, continuer d’être sédentaire tout en se déplaçant ! C’est avouer que l’on ne sait pas partir, que l’on n’a pas l’âme d’un errant : « Nos habitudes de civilisés nous imposent fortement le préjugé du toit et de la chambre à coucher » (p. 76). Or, notre héros sait abandonner ses habitudes pour vivre l’aventure ; au demeurant, il ne « part » pas, il « s’enfuit » : « Mon vélo, harnaché de la veille, m’attendait dans le jardin. Je n’eus qu’à le prendre, refermer les portes derrière moi, et m’enfuir, dans le silence de la nuit finissante, vers les petites aventures et les grands efforts par lesquels je voulais occuper mes vacances. » (p. 11).

Les grands efforts… Ils tiennent ici le rôle que tiennent dans l’épopée traditionnelle les « enfances » du héros, et dans la mythologie les travaux d’Hercule par exemple. Ces voyages à bicyclette ne sont pas des promenades banales ; ici, plaisir et souffrance se mêlent et ne vont pas l’un sans l’autre : « Quand l’homme est heureux, il oublie. Seules, les souffrances restent gravées dans son imagination et donnent au temps de la durée » écrit de Perrodil (p. 123), qui fait référence aussitôt au règne des Antonins, durant lequel l’empire romain s’endormit dans une paix profonde… Ainsi la souffrance est une vertu épique, que le héros ne peut ignorer, ne fût-il qu’un héros cycliste.

Souffrance et danger, ce sont là les maîtres mots de l’aventure. Le voyageur cycliste lutte toujours contre quelque chose ou contre quelqu’un. Il y a les inconvénients mineurs, ceux par exemple que note Bouzigues : les lazzis de quelques gros gaillards (p. 85), les paysans qui lui barrent la route (p. 91), le charcutier qui ne s’écarte pas de son chemin (« une brute de plus », p. 102), le nomade de Barbezieux qui le regarde d’un œil menaçant (p. 100). Et il y a les inconvénients majeurs, la faim, la soif, l’épuisement, l’état des routes, le vent, le froid, la pluie, la chaleur, la douleur physique, les maux de tête et d’estomac (« […] je me résigne à manger la tambouille chimico-industrielle du chef mercenaire et diplômé », Ruffier, p. 86 !). Parmi ces dangers, Bouzigues dépasse la seule horreur de la « tambouille » : « Je puis être piqué par des serpents, mangé par des loups ou autres animaux nuisibles. » (p. 129).

Sur ce thème, nos voyageurs sont intarissables. Pour eux, ces dangers, cette adversité sont nécessaires ; ils ne sont pas accidentels ni contingents, ils appartiennent naturellement à la fatalité du voyage. Fatalité… Voilà encore un mot qui appartient au lexique de l’épopée ; la différence, c’est que cette fatalité des dangers ne conduira point ici à la mort du héros, dont l’aventure connaîtra au contraire une fin heureuse. Roland meurt, mais pas de Perrodil, ni Bouzigues, ni Ruffier. Ils n’en ont pas moins le sentiment d’une nécessité du danger : « Allons, mon ami, nous allons essuyer un grain, dis-je ; parbleu, c’est fatal [c’est moi qui souligne] : avec la guigne du vent debout, nous allons avoir celle de la pluie, c’est forcé [idem], l’une ne va pas sans l’autre » (p. 59). Au demeurant, on a vite le sentiment que le vent, par exemple, est une personne dont la volonté est de nuire : « Ne pouvant me vaincre, ni me jeter dans la Vienne qui pendant longtemps borde la route, il [le vent] s’était promis de me châtier jusqu’au soir » (Bouzigues, p. 55). À la personnification des éléments correspond le jeu de la comparaison du héros cycliste à un dieu : « […] et je me trouvais quelque chose d’un dieu fluvial, étalé dans sa nudité musculeuse, et contemplant avec sérénité l’eau qui ruisselle de l’urne dont il alimente la rivière » écrit Ruffier (p. 90), qui rate l’identification de peu (« quelque chose d’un dieu ») !

Personnification, identification approchée, on est bien là sur le chemin du merveilleux. Le héros cycliste est alors un témoin, la personnification d’une aventure signifiante, et non pas hasardeuse ni aléatoire. C’est pourquoi, sans doute, on trouve chez nos trois auteurs des références à l’Écriture et à la parole biblique ! Voyez, par exemple, Bouzigues (p. 19) prendre le ton de celui qui témoigne de la Vérité : « En vérité je vous le dis, quelque diable se meut dans une bicyclette et le dernier mot n’est pas dit sur la longueur de ces rubans de route qui se dévideront de ces deux cornes pédalantes sous le jarret ferré d’intrépides Français. »

Docteur Ruffier, Voyage à bicyclette. De Paris à la Méditerranée par le Jura et les Alpes

Quand il embouche cette trompette, Bouzigues ne s’arrête plus !  Il se donne comme le héros qui subit des épreuves et qui brave des dangers qu’il surmontera évidemment. Il se donne comme un témoin et comme un exemple : « Grâce au ciel, j’ai subi cette épreuve à merveille et je crois être un exemple vivant de ce qu’en ce monde peut être la volonté. Jointe à la prudence, elle m’a permis de braver tous les dangers » (p. 17). Volonté divine, exemple universel, vainqueur de tout danger, notre pharmacien n’y va pas avec le dos de la cuiller ! Et il n’hésite pas à en remettre une bonne couche ! Le grand merci qu’il adresse à l’industrie du cycle qui lui a « façonné des ailes » lui permet de se dire « le frère d’un oiseau » (p. 18) ; et au bout de son obstination, le héros constate qu’il a acquis des forces surnaturelles : « Puis, un beau jour, on est tout étonné de se sentir apte à écraser un monde avec le même marteau qu’on avait tant de peine à soulever au début. » (p. 18).

Mais rien ne saurait arrêter les héros, quels que soient les dangers que le Ciel ou les dieux mettent sur sa route. « Ah ! la guigne noire, s’écrie de Perrodil (p. 93), elle me poursuit, l’enragée, mais j’avancerai malgré elle, seul ou pas seul, mort ou vif, j’arriverai à Madrid ». Et Bouzigues d’enfoncer le clou : « Je narguais tout, jusqu’au soleil lui-même qui me tanna la peau des mains et de la figure comme si ce disque brûlant l’avait attouchée de teinture d’iode » (p. 37). Quant à Ruffier, il connaît lui aussi les agressions de la route et notamment des pentes : « Ma roue arrière se cramponne au sol ; je ne l’arrache qu’à fortes et douloureuses pesées sur les pédales » (p. 99) (on notera au passage le rôle actif de la roue…) ; mais il nous donne le remède, pour lutter contre le vent par exemple : « Je me mets donc “en torpille” sur mon vélo, le dos arqué, le front baissé, les coudes fléchis et ramenés contre le corps. » (p. 136).

Il faut remarquer que, s’il résiste à tout, le héros cycliste est aidé par des forces supérieures ; où l’épopée traditionnelle faisait appel aux dieux, l’épopée cycliste en appelle à la bonne étoile du voyageur : « Comme le naufragé, j’avais confiance en ma bonne étoile qui m’enverrait du secours » (Bouzigues, p. 129), et : « Ma bonne étoile me fit prendre la vraie [route] » (ibid., p. 134).

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Face à l’adversité, toujours implacable mais toujours vaincue, le héros cycliste prend quelquefois une attitude digne du héros antique. Lui aussi sait s’en prendre aux éléments, les invectiver, se mesurer à eux par la parole ! Ainsi de Perrodil (p. 73) s’en prend-il au vent : « Dans mon excitation, je me prends comme un simple don Quichotte de la Manche, à invectiver la tempête : Misérable, tu veux m’empêcher d’avancer, tu perds ton temps ; souffle donc, souffle donc, va, chante, hurle, je marcherai, vieille toupie ronflante ! Oh ! oh ! Madrid nous attend et ce n’est pas une ridicule tempête qui nous empêchera d’arriver. Aïe donc ! vent de malheur ! ». Il ne manque rien dans ce passage : l’usage du vocatif, le tutoiement, la provocation avec la répétition des impératifs, l’invective avec « misérable » et « vieille toupie ronflante », la péjoration de l’adversaire avec l’adjectif « ridicule » ! Et aussi… la référence à une autre épopée, burlesque celle-là, le roman de Cervantès.

Utilisation du vocatif épique chez Bouzigues encore, lors de l’épisode du chien sur le ventre duquel il passe ! L’animal n’a eu que ce qu’il méritait : « Ne pleurez pas, âmes sensibles ou, du moins, si quelque larme a déjà humecté votre paupière, hâtez-vous de rengainer votre mouchoir ! » (p. 45) : le chien encore ingambe viendra le narguer encore !

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Les dangers cèdent quelquefois leur place à des moments heureux, le fameux repos du guerrier en quelque sorte. Ces moments sont souvent des moments de pure contemplation : « Je me repais les yeux de l’écrasant spectacle » (Ruffier, p. 65), « Je n’ai donc qu’à contempler, dans une admiration stupéfaite » (ibid., p. 66), « Je reste immobile à contempler. Seul, en face de ces splendeurs… » (ibid., p. 69).  Ce regard qui embrasse l’horizon, on le rencontre encore chez de Perrodil : « Au sommet de la côte, je contemple l’horizon, et je jette un coup d’œil en arrière. Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Je ne vois rien, que le soleil qui poudroie et le vent qui s’est décidément planté au sud et qui a même repris de la force. » (p. 88).

Il y a en effet des lieux enchanteurs dans lesquels le héros se repose. Parmi d’autres exemples, je retiens ces pages 70-71 dans lesquelles Bouzigues parle des environs de Poitiers, qui sont à ses yeux un véritable paradis : « De beaux jardins anglais ornés d’assez grands lacs encadraient délicieusement ce repaire que d’autres jardins fruitiers et potagers enjolivaient également. Et par-dessus tout cela le grand décor des monts, des frondaisons touffues d’autant de jardins grandioses et magnifiques que Dieu seul peut conditionner en répandant à profusion sur ces pics escarpés des arbres de toutes essences ». Bouzigues aime bien d’ailleurs s’arrêter, après l’effort, dans une contemplation poétique des lieux enchanteurs : « À cette heure matinale, la rosée entretenait une fraîcheur délicieuse en s’évaporant sous les baisers du soleil. La nature se réveillait. Les oiseaux cherchaient déjà leur pâture et se disposaient à chanter jusqu’au soir » (p. 32) ; ainsi les merveilles de la nature viennent-elles, ici ou là, marquer un temps d’arrêt heureux dans les épreuves du héros, comme une récompense momentanée.

  Nous avons même droit aux… sirènes ! Bouzigues (p. 60) parle des « plus belles filles de la nature », qu’il décrit ainsi : « Trois jeunes filles de seize à vingt ans d’une ressemblance frappante avec la patronne, leur mère, enjolivées de tous les charmes du printemps, faisaient l’office de servantes, et l’on comprend que leurs atours attirassent tant d’étourneaux qui venaient s’engluer dans leurs pipeaux », pipeaux dans lesquels notre voyageur n’a garde lui-même de s’engluer ! Même rencontre et même prudence chez de Perrodil (p. 149) : « Seulement une circonstance nous fit perdre du temps : la contemplation extatique de la ravissante Espagnole qui nous servait. Elle avait, la jeune fille, le teint mat de sa race, les cheveux châtain foncé, les traits d’une régularité superbe. Ses grands yeux noirs, brillants, avec, au coin de la bouche, un léger plissement, donnaient à sa physionomie une vivacité bien faite pour troubler les rêves futurs de mon ami Farman » ; devant le danger, il donne vite le signal du départ !

Les femmes au demeurant, sirènes ou pas, arrêtent le regard : « Je meurs de faim et de soif » dit de Perrodil qui s’arrête alors dans un café du Bordelais ; et là, apparition à la Nerval d’« une dame vêtue de deuil, ayant l’air distingué d’une matrone » (p. 91). Leur rôle n’est pas seulement d’enchanter un moment du récit par leur présence ; il consiste aussi à mettre le héros devant une tentation à laquelle il doit résister et à laquelle il résistera effectivement. On remarquera que cette opposition binaire se retrouve sans cesse dans les textes de nos trois auteurs, forcément simplificateurs de ce point de vue, comme souvent dans l’épopée. On a vu plus haut la binarité du regard (celui du héros, celui de son spectateur), de même que l’on a souligné l’opposition à deux termes des dangers et des lieux enchanteurs. On trouverait le même type d’opposition entre la laideur de certaines villes et la beauté de certains sites : ainsi Bouzigues (p. 84) dénonce-t-il la laideur de Ruffec en face de la beauté des alentours de Poitiers (ibid., p. 70-71) ; ainsi marque-t-il l’intérêt qu’il porte aux gendarmes en face de la répulsion que lui inspirent les gens du voyage : « En ai-je vu de ces gens de toute sorte et de tout acabit ? En ai-je assez vu de ces gros yeux roulants qui, n’eût été la rapidité dont je disposais, me disaient sournoisement quel mauvais quart d’heure je passerais, quel plaisir on aurait à me découdre pour avoir mes pauvres quatre sous ? » (p. 62).

  Ce retour récurrent des oppositions binaires va dans le sens de la simplification inhérente à l’épopée, qui nous a habitués à ces couples : les dieux et les hommes, le héros et les autres, le bon et le méchant, la victoire et la mort, etc. Nos écrivains cyclistes reproduisent tout naturellement ces schémas épiques, finalement inévitables.

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Alcide Bouzigues, Du 25 juillet au 2 août 1891. Voyage fantastique en bicyclette de Paris à Lannemezan
Alcide Bouzigues, Du 25 juillet au 2 août 1891. Voyage fantastique en bicyclette de Paris à Lannemezan

J’ai rappelé, au début de ce propos, les différences qui existaient entre nos trois auteurs, pour mieux faire voir ensuite que, malgré ces différences, tous les trois convergeaient vers une écriture épique. Il faut néanmoins souligner maintenant que la constante que l’on rencontre chez eux se nourrit de quelque différence : alors que l’épopée ne devient héroï-comique que par accident chez Bouzigues et Ruffier, le style héroï-comique est un parti pris chez de Perrodil. C’est d’ailleurs ce que souligne Nicolas Martin dans sa présentation de Vélo ! Toro ! : « Pour raconter ce drame qui n’en est pas un, de Perrodil invente un style héroï-comique, à la fois épique et burlesque, qui suggère une définition du sport moderne : un simulacre de guerre, consistant uniquement en exercices de force, d’endurance et d’agilité. » (p. 10). Les épisodes ne manquent pas, qui présentent dans un style élevé des banalités du voyage ; voyez, par exemple, ce passage dans lequel l’auteur raconte qu’ayant demandé de l’eau gazeuse, il a fallu aller la chercher à l’autre bout de la ville : « À l’autre bout ? Ah çà ! nous sommes donc dans Thèbes Hécatompyle, ici. Quelle effroyable superficie occupe-t-elle, votre ville ? Je n’insiste pas, Mademoiselle, je ne veux pas vous envoyer dans des contrées [ils sont à Casteljaloux] d’où vous risqueriez évidemment de ne jamais revenir » (p. 108). Inversement, à ce décalage entre la réalité banale et le ton élevé qui l’énonce, s’oppose cette autre manière de procéder, l’ironie directe :

« Désirez-vous des écrevisses, Monsieur ? » Elle tombait bien à pic, c’est mon plat favori.

« Des écrevisses ? Des écrevisses ? Mais certainement nous voulons des écrevisses, nous ne sommes venus de Paris que pour ça, pour manger des écrevisses à Casteljaloux ! » (p. 107).

Et comment ne pas retenir l’essentiel noté par l’auteur à la fin de l’ouvrage et donc du voyage : son passage redouté devant la douane pour les dix boîtes d’allumettes qu’il a achetées en Espagne et qu’il veut rapporter à Paris ? Peut-on pousser plus loin la dérision épique ?

Chez nos deux autres compères, le regard héroï-comique n’est pas continu ; il intervient de temps en temps, lorsque la situation du moment y conduit. Bouzigues, qui a l’habitude, comme nous l’avons vu, de dramatiser le récit, donne quelquefois à ce même récit le ton du roman picaresque : ayant trop bu de vin blanc, le voilà atteint de diarrhée pendant la nuit, dans la chambre qu’il partage avec un inconnu ; dans l’obscurité la plus complète, craignant qu’on ne le prenne pour un voleur, il cherche une issue à ses malheurs, la fenêtre notamment pour soulager ses nausées, une fenêtre qu’il ne réussira pas à ouvrir… (p. 74-75) –on est ici dans la tradition narrative et burlesque du Roman comique de Scarron ou de Jacques le Fataliste de Diderot. Chez Ruffier, ce type de regard est rare ; lorsque la situation devient banale ou désagréable, c’est plutôt la diatribe qui l’emporte, plus que le ton comique ; aussi n’en finit-il jamais de s’attaquer aux hôteliers, aux prix qu’ils exigent pour un confort aléatoire, à la médiocrité de leur cuisine, à la tyrannie qu’ils imposent aux voyageurs, etc.

C’est dire que, finalement, Ruffier est sans doute celui dans lequel le caractère épique, réel cependant, occupe la place la moins importante ; on ne saurait s’en étonner quand on constate que dès le début de son livre il s’interroge sur la nature du style qu’il abordera, et quand il envisage les diverses façons de procéder, en craignant qu’un récit dont l’auteur est mis au centre n’intéresse finalement que son auteur… (p. 6). C’est pourquoi on rencontrera chez lui infiniment plus de réflexions et d’observations portant sur le côté pratique des choses et des gens.

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Ces restrictions (rappelons que le récit de Ruffier vient trente-cinq ans après celui de Bouzigues et a donc perdu un peu de ce caractère de pionnier qu’avaient les narrations de ses prédécesseurs) n’enlèvent rien à la constante rencontrée tout au long de ce propos, le glissement vers l’épopée ; elles ne font que souligner que la personnalité de l’auteur, sa situation dans le temps, sa réflexion sur la nature même de son récit font qu’il accorde moins au ton épique, un ton qu’il prend néanmoins assez souvent quand il fait appel aux caractères qui traditionnellement définissent familièrement l’épopée ; écoutons-le se référer à l’Écriture pour justifier la souffrance nécessaire pour atteindre les hauteurs : « C’est une grosse satisfaction que d’avoir, selon le précepte de l’Écriture, gagné son pain à la sueur de son  front, et que de pouvoir satisfaire sans remords un appétit démesuré » (p. 26) ; écoutons-le encore en appeler à l’honneur quand il craint d’être dépassé par un cycliste de rencontre : « Aurai-je la honte qu’il me dépasse ? »

C’est dire que même lorsque le propos ne se veut pas systématiquement épique, l’épopée vient prendre sa part dans le récit ; c’est là l’enseignement que nous donne Ruffier. On comprendra aisément, à partir de cette constatation, que cette même épopée se taillera la part du lion quand on décidera de s’en remettre à elle pour narrer ses aventures, soit qu’on le fasse par la rencontre presque naturelle des ingrédients de l’épopée (Bouzigues), soit qu’on le fasse par la volonté déclarée d’emprunter le ton héroï-comique. L’épopée, en effet, semble inévitable ; Bouzigues (p. 28) le constate à sa façon :

« Alors qu’avant le départ je m’étais promis d’en prendre à mon aise, de me rendre en douceur la peine que nul ne m’obligeait de prendre, voilà qu’en route je me traite en forçat, ne songeant qu’à manger du kilomètre. »

À « kilométrer », comme dirait de Perrodil !

Paul FABRE

Le Randonneur