Les premiers récits cyclistes : L’inévitable épopée
Par Paul Fabre
La nouveauté engendre souvent l’enthousiasme, et l’enthousiasme façonne vite l’expression. C’est sans doute pour cela que les récits des débuts d’une pratique, quelle qu’elle soit, prennent aisément des accents épiques ; des premiers comptes rendus des courses cyclistes aux premières relations de voyages à bicyclette, le vélo n’échappe pas à cette tendance, à cette constante : le glissement vers l’épopée. Au demeurant, on remarquera que l’exploit sportif, fût-il hors du domaine du cyclisme, se prête facilement au chant épique : il suffit, pour s’en assurer, d’écouter le ton enflammé des commentateurs et leur lexique de l’hyperbole (on résumera cela par le désormais célèbre gooooaaaal ! des reporters brésiliens du football). Ainsi le ton de l’épopée est-il naturellement le ton que prennent souvent les auteurs de voyages bien réels : par là, ce réel se transforme vite en légende, la légende qui est en fait le roman épique du vrai ; et si on exprime la vérité en roman, c’est pour la marquer avec force, pour mieux la revivre, pour la rendre plus sensible : on oublie facilement une anecdote, on n’oublie pas une épopée !
Je prends le mot épopée dans son acception traditionnelle et simplifiée : un récit où le merveilleux se mêle au vrai, où la légende se mêle à l’histoire, et dont le but est de célébrer un héros ou le groupe fondateur d’un peuple ; et, plus familièrement : un récit qui relate des événements réels de façon à les sublimer par les moyens divers qu’offre l’expression. C’est ce que font les premiers récits cyclistes, parmi lesquels les trois que j’ai choisis pour illustrer mon propos.
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Considérons d’abord les titres des trois ouvrages retenus.
Alcide Bouzigues, Du 25 juillet au 2 août 1891. Voyage fantastique en bicyclette de Paris à Lannemezan (Paris, chez l’auteur, 1896 ; réédition Saint-Germain-des-Prés, Artisans – Voyageurs, 2009 ; préface d’Henri Bosc) ; Édouard de Perrodil, Vélo ! Toro ! Paris-Madrid à bicyclette 1893 (Paris, Flammarion, 1894 ; réédition Toulouse, Le Pas d’oiseau, 2006 ; présentation de Nicolas Martin ; illustrations originales d’Henri Farman) ; Docteur Ruffier, Voyage à bicyclette. De Paris à la Méditerranée par le Jura et les Alpes (Paris, éditions Physis, 1928).
On remarquera que malgré la simplicité du mot voyage qui se trouve dans deux des trois titres, l’accent vers l’épopée est exprimé ou, du moins, suggéré. Alcide Bouzigues annonce clairement la couleur avec l’adjectif fantastique : « fabuleux, mythique, surnaturel », si l’on en croit les dictionnaires ; l’énonciation temporelle (du 25 juillet au 2 août) fonctionne comme un soulignement de l’exploit. Édouard de Perrodil, de son côté, joue sur l’exotisme et l’exclamation, sur le lien entre Espagne et corrida : Vélo ! Toro ! Le docteur Ruffier paraît plus objectif, moins épique, mais il n’en souligne pas moins le caractère remarquable du voyage par l’ajout d’une précision géographique : où les deux titres précédents se contentaient de donner les points de départ et d’arrivée (Paris à Lannemezan, Paris-Madrid), celui de Ruffier apporte sa note d’exception par l’affirmation d’un itinéraire qui n’est pas forcément le plus court ni le plus facile : par le Jura et les Alpes.
Ainsi les titres donnent-ils le ton. Ce sont des marqueurs initiaux, des signaux qui annoncent la couleur du récit à venir (ils font penser au fameux click de Léo Spitzer, cet élément formel d’un texte vers lequel tout le texte convergerait nécessairement). Bien entendu, cette couleur du récit va différer d’un auteur à l’autre. Ces auteurs sont (et ont) des personnalités différentes, ils ont des professions distinctes : de Perrodil est journaliste, Bouzigues est pharmacien, Ruffier est médecin. Bien qu’ils partent tous les trois de Paris, leurs parcours sont différents, et celui de Ruffier est effectué trente-cinq ans après le premier. Bouzigues et Ruffier sont des solitaires, de Perrodil est accompagné de Farman et il sera soutenu tout au long de son raid par de nombreux compagnons ; les deux premiers roulent presque en cachette, alors que le troisième est annoncé par la presse et reçu officiellement ici et là : il est vu, avec ses compagnons, comme « los que vienen de París » ou encore comme « les diables qui viennent de Paris ».
Ces différences se feront jour dans le récit. Bouzigues accordera une grande place aux évocations poétiques et aux descriptions de la nature ; Ruffier prend le visage d’un militant qui en veut aux aubergistes, aux syndicats d’initiative, au tourisme mal compris. De Perrodil ne pense guère qu’à la route en elle-même et sous toutes les formes qu’elle peut prendre ; sa phrase est rapide, il accorde beaucoup de place aux dialogues. Au contraire, la phrase de Bouzigues est ample, souvent poétique ; celle de Ruffier est plus prosaïque, elle se penche sur des problèmes d’écologie (le barrage sur l’Agly, les devoirs du progrès : « Une usine doit des compensations à la région qu’elle enlaidit », p. 96), sur des questions de restauration (les mets frelatés, dont il est souvent question !), de technique vélocipédique (les développements, la cadence de pédalage).













